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Entre le Valais et le val d'Aoste, entre la Suisse et l'Italie, s'élève
un sommet terrible, à 2,317 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée.
Éternelle patrie des glaces et des neiges, si quelquefois la cime sauvage
se dépouille de sa blanche enveloppe, ce n'est point pour se couvrir de
verdure et pour s'émailler de fleurs, c'est pour laisser voir des masses
de rochers arides et nus. La végétation, si vigoureuse au pied du mont,
sur le versant italien, s'épuise et meurt bien longtemps avant d'atteindre
la crête. Là, croissent seulement, sous les rares abris qu'offrent des
saillies de rochers, quelques touffes de gazon que dominent à peine quelques
plantes herbacées. Au milieu même de l'été, d'épouvantables ouragans,
balayant la neige qui couvre le sol, et la mêlant à celle que versent
les nuages, bouleversent et obscurcissent sans cesse les airs de leurs
tourbillons. Un petit lac, dont le bassin s'ouvre vers le haut de la montagne,
au lieu de répandre la vie et le mouvement dans ces lieux désolés, ajoute
encore à leur tristesse. Ses eaux, presque perpétuellement gelées, n'offrent
que la blancheur terne de la glace, ou, si parfois le dégel les vient
ranimer, elles prennent alors des teintes noires, profondes, qui leur
donnent un caractère plus lugubre. Un torrent, le Valtorcy, qui tombe
dans le Valais en se creusant d'affreux précipices, trouble seul le silence
funèbre de la montagne. La vie animale en est absente comme la vie végétale,
et les perdrix blanches elles-mêmes n'aventurent pas à cette hauteur leur
course et leur vol. Deux villages, sis à mi-côte, Saint-Rémy, sur le versant
italien, Saint-Pierre, sur le versant suisse, marquent les points où commence
ce désert tout sibérien. C'est cependant à travers cette effrayante contrée,
où tout secours manque à l'homme, et où de redoutables dangers le viennent
assaillir, que se dirige une des deux seules routes qui unissent l'Italie
à la Suisse. Le passage est si périlleux, que les anciens eux-mêmes avaient
reconnu le besoin de se placer sous la protection de la Divinité avant
d'entreprendre le voyage.
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Un temple, consacré à Jupiter, avait été élevé au sommet du mont, et
les voyageurs y déposaient des offrandes pour se rendre le dieu propice.
Des pierres, des autels votifs et des inscriptions attestent encore que
l'aspect menaçant de la montagne éveillait fortement la dévotion païenne.
Le sentiment religieux chrétien devait s'y manifester d'une manière plus
noble. La pensée d'un hospice était bien vaguement renfermée peut-être
dans la construction d'un temple et d'une maison de prêtres destinés à
la desservir ; mais elle ne fut développée qu'après l'établissement du
christianisme, et ce ne fut môme que vers le milieu du dixième siècle
que le Savoyard saint Bernard de Menthon eut la gloire de lui donner une
entière exécution. Ce héros de l'humanité, que ses succès apostoliques
dans les montagnes de l'Helvétie avaient rendu populaire, fonda une confrérie
de religieux, dont le mont redoutable serait la seule patrie, et dont
la vie devait être exclusivement consacrée à secourir les voyageurs, à
les disputer au froid, aux tempêtes, aux avalanches. La généreuse milice
fut bientôt formée, bientôt à l'œuvre, et, depuis tout à l'heure neuf
siècles, elle se recrute et transmet sa mission d'âge eu âge, sans que
jamais uns place demeure vide dans ses rangs. On ne saurait rendre trop
d'hommages à la piété profonde, à l'ardente charité de ces disciples de
saint Bernard; car toutes les douleurs, toutes les fatigues du corps et
les impressions morales les plus tristes et les plus pénibles les attendent
dans l'accomplissement de leur tâche. Jamais leurs yeux ne se reposent
que sur une nature morte et désolée, que sur les misères et les souffrances
de l'humanité ; jamais les doux moments que donnent un beau ciel, une
tiède température, une riante et heureuse contrée, que donnent les arts
et l'industrie de l'homme, n'arrivent pour eux ; jamais les joies de la
vie, jamais le repos, jamais le calme! Pendant que les uns remplissent
à l'hospice tous les soins d'une domesticité volontaire, les autres s'élancent
en enfants perdus au milieu des tempêtes et des frimas, interrogeant les
neiges, écoutant les moindres sons, et se précipitant à travers tous les
périls au premier indice, au premier signal de détresse.
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