L'origine et l'évolution intellectuelle du Chien d'Arrêt. Auteur, Charles Alexandre Piètrement. Nouvelle édition. 1900

La véritable chasse au faucon, c'est-a-dire celle qui consiste a faire capturer certains gibiers a poil et àplume par des oiseaux de proie apprivoisés, était encore inconnue dans notre Occident au commencement du troisième siècle de notre ère.
Mais au cinquième siècle, cette chasse était déjà très usitée en Gaule, et le Triple Capitulaire de Dagobert Ier, publie en l'an 630 et comprenant la Loi des Ripuaires, la Loi des Alamans et la Loi des Bavarois, montre non seulement que les vassaux de ce roi étaient très passionnés pour cette chasse, mais encore qu'ils pratiquaient dés lors la haute et la basse volerie, au moyen de diverses sortes d'oiseaux de proie.
L'existence du chien d'arrêt n'a jamais été signalée avant notre ère, chez aucun des peuples de l'antiquité, et tous les chiens courants de ces peuples chassaient exclusivement le gibier a poil.
Les chiens d'arrêt ont incontestablement été formés dans notre Occident ; et ce sont les Européens qui les ont introduits dans les autres continents, ou ils ne sont encore que peu ou pas utilisés par les populations indigènes.
Les deux plus anciens noms du chien d'arrêt sont le tudesque hapichunt et le bas-latin canis acceptoricius. Tous les deux sont synonymes de notre expression chien d'oiseau, laquelle signifie chien servant d'auxiliaire aux oiseaux employés à la chasse par les fauconniers ; d'où il suit que ce sont les fauconniers qui ont commencé les premiers a former des chiens d'arrêt.
Ces chiens d'oiseau étaient déjà communément employés sous le règne de Dagobert Ier, puisque l'un des articles de sa Loi des Bavarois fixe a trois sous, c'est-a-dire a trois solidi d'or, la composition due pour le meurtre du hapichunt.
Ce sont les plus dociles des chiens courants, et non pas les lévriers, que les fauconniers ont choisis pour faire souche de chiens d'arrêt, comme l'indiquent suffisamment la finesse de l'odorat et la conformation anatomique de ces derniers.
Les fauconniers n'avaient pas besoin de chiens possédant toutes les qualités de nos chiens d'arrêt actuels. Ce qu'il leur fallait surtout apprendre à leurs chiens d'oiseau et ce qu'ils leur ont appris tout d'abord, c'était de chasser aussi bien le gibier à plume que le gibier à poil, et a ne pas poursuivre le gibier levé et lancé, afin de laisser aux faucons toute leur liberté d'action.
La plus grande variété des chasses a naturellement contribué au développement de l'intelligence du chien d'oiseau ; en voici l'un des exemples les plus remarquables. C'est évidemment l'exercice de la chasse au gibier à plume qui a fini par donner au chien d'oiseau l'habitude de décrire de grands cercles de 60, 80, 100 mètres et plus de diamètre, en avant des pistes interrompues, afin de retrouver la reprise de ces pistes ; puisque le gibier a poil est incapable de faire des sauts de 80 a 100 mètres pour dépister le chien.
Plus tard, les chasseurs au filet ont appris aux chiens d'oiseau a fasciner le gibier de leur regard, a le clouer sur place pendant qu'ils se couchaient auprès de lui, parce que ces chasseurs avaient besoin de prendre sous les mailles de leur filet ou tirasse, le chien et la proie qu'il tenait en arrêt. C'est ce qui a valu à ce chien le nom de chien couchant. Or, les chiens couchants des chasseurs au filet sont déjà mentionnés dans l'ouvrage sur la chasse que Gaston de Foix, dit Phébus, a rédigé en 1387.
Quand l'arquebuse fut devenue utilisable pour la chasse, vers 1520 a 1530, les chasseurs a l'arquebuse se sont servis du chien couchant et l'ont confirmé dans ses bonnes habitudes, sans avoir besoin de lui apprendre quelque chose de nouveau ; parce qu'ils tiraient uniquement à balle, au posé, autant que possible à bout portant, et que le gibier était généralement tué raide.
Mais vers l'an 1630, l'invention du fusil à pierre et l'habitude de le charger avec du menu plomb, permirent a Louis XIII et a ses émules de tirer le gibier à distance, au vol et à la course. En pareil cas, les pièces de gibier tombent mortes loin du chien et du chasseur, ou même ne sont que plus ou moins grièvement blessées et se dérobent soit dans les couverts, soit dans les terrains broussailleux ou boisés. C'est pourquoi les chasseurs au fusil ont dressé leurs chiens d'arrêt a retrouver ces pièces de gibier et a les leur rapporter mortes ou vivantes sans les lacérer.
Les chiens d'arrêt de bonne race chassent maintenant en silence, sans jamais donner de la voix sur le gibier; mais c'est aussi depuis une époque relativement récente, puisque Gaston de Foix leur reprochait encore d'être grands rioteurs et grands aboyeurs.
La plupart des qualités et des habitudes qui sont spéciales au chien d'arrêt ont d'ailleurs fini par devenir héréditaires.
Après avoir parlé de l'origine et de l'évolution intellectuelle des chiens d'arrêt considérés d'une façon générale, sans distinction de races, il reste a dire un mot sur l'origine des variétés de chiens d'arrêt, les braques, les épagneuls et les griffons, qui sont plus ou moins aptes a chasser dans tel ou tel terrain et dans telle ou telle saison, a cause de la diversité de leurs pelages.
Depuis que les chasseurs ont entrepris de former des chiens d'arrêt de mieux en mieux appropriés a leurs besoins, c'est-a-dire depuis une époque antérieure au règne de Dagobert Ier, ils auraient eu tout le temps nécessaire pour tirer toutes nos variétés de chiens d'arrêt d'une seule variété de chiens courants ; car les effets de la sélection sont extrêmement rapides dans l'espèce canine, parce que ses générations sont multipares et surtout parce qu'elles se succèdent avec une telle rapidité qu'on peut les évaluer a une centaine par siècle.
Néanmoins, je ne crois pas que toutes nos variétés de chiens d'arrêt descendent d'une seule variété de chiens courants ; car, avant l'époque de l'apparition du chien d'arrêt, il existait déjà en Occident, parmi les diverses sortes de chiens courants, trois de leurs variétés qui doivent avoir fait souches de chiens d'arrêt.
Ainsi, Gratius parle, sous le règne d'Auguste, de chiens courants aux oreilles velues et au cou garni de poils suffisamment développés pour les garantir du froid. Je vois d'autant plus volontiers dans ces chiens les ancêtres de nos chiens d'arrêt épagneuls que l'on constate dans Le Ménagier de Paris, rédigé vers l'an 1393, qu'une partie seulement des épagneuls étaient alors de bons chiens d'oiseau, tandis que d'autres épagneuls étaient restés de véritables chiens courants, inutilisables pour la chasse au faucon.
Je crois aussi qu'une grande partie, sinon la totalité de nos chiens d'arrêt griffons descendent de la variété de chiens courants qui a été décrite, au deuxième siècle de notre ère, sous le nom d'égoussien, par Arrien, sous le nom d'agassain, par Oppien, et qui était commune a la Gaule et a la Grande-Bretagne.
Enfin, les chiens d'arrêt que nous appelons braques descendent évidemment du chien courant auquel les anciens Germains donnaient le nom tudesque de braccho, qui est synonyme du latin lyciscus. Les Germains considéraient donc leur braccho comme un produit de l'accouplement de la chienne avec le loup ; et ce chien était commun a la Gaule et a la Germanie, puisque Pline nous apprend que le chien gaulois chef de meute était aussi considéré comme un produit du même accouplement.