Parmi les saints sous l'invocation desquels on traite la rage, parait au premier
rang saint Hubert " le grand thaumaturge de l'Ardenne, " comme on l'a souvent
appelé, " le patron des chasseurs " comme on l'appellera longtemps encore.
La vie de saint Hubert est différente suivant
qu'on la raconte d'après la légende, ou d'après les documents anciens. Nous allons
la raconter d'abord d'après la légende, car ici, c'est la légende qui est vraiment
la réalité. C'est en effet la légende qui a vécu, qui a traversé les âges, qui
a exercé et qui exerce encore un empire accepté par les âmes : le saint Hubert
prosaïque de l'histoire lui a prêté un nom et un corps, mais il n'a guère fait
davantage.
Nous prendrons la légende dans les petits livres pieux qui ont
fixé les traits du saint, popularisé son culte et sa spécialité antirabique. De
petits livres de ce genre s'impriment encore pour le colportage, par exemple à
Épinal ; mais remontons plus haut et prenons l'Abrégé de la vie et miracles de
SAINT HUBERT patron des Ardennes, par un religieux de l'Abaye dudit Saint-Hubert.
A Luxembourg, chez G.-B. Ferry, imprimeur et marchand-libraire, 1734, avec permission
des Supérieurs. 35 p. in-18 (avec quelques pages non numérotées). Une gravure
représente la scène traditionnelle : saint Hubert, descendu de cheval et agenouillé
devant le cerf miraculeux qui porte un crucifix entre ses bois. Au-dessus on lit
l'inscription S. HUBERT. MAGN'THAV-MATVRG., c'est-à-dire Sanctus Hubertus, Magnus
Thatf-maturgus.
Hubert était fils de Bertrand, duc d'Aquitaine ; il descendait
en droite ligne " du célèbre Pharamond premier roy des François, et parut au monde
l'an 606 ; " il fut envoyé par son père à la cour du roi Thierry I ; mais à la
suite de désaccords avec le maire du palais Ebroïn, il se retira en, Austrasie
chez le duc Pépin d'Héristal son parent et là il épousa Floribane, fille de Dagobert,
comte de Louvaîn. Alors arriva le miracle célèbre, tant de fois reproduit par
l'art religieux, vulgarisé par l'art populaire c'est encore un des sujets favoris
de l'imagerie d'Épinal, de Metz et de Wissembourg, pour ne parler que do la France
- si bien qu'il serait aujourd'hui difficile de représenter saint Hubert autrement
que dans cette scène traditionnelle.
" Tandis que Pépiu travailloit à s'attacher
plus étroitement son cher Hubert, Notre Seigneur en voulant faire une des plus
brillantes lumières de son Église, le retira des embarras du siècle d'une manière
fort extraordinaire, lui apparaissant crucifié entre les bois d' un cerf, lorsqu'il
se divertissoit à la chasse dans les forets d'Ardenne, et lui adressant ces paroles
: Hubert, Hubert, jusqu'à quand poursuivrez-vous les bêtes des forêts, et vous
amuserez-vous aux vanitez du monde ? A qui il répondit comme un autre Apôtre :
Seigneur, que vous plaît-il que je fasse? - Allez, dit le Sauveur, chez mon serviteur
Lambert à Mastreich, il vous dira ce que vous devez faire... "
Là scène, comme
on peut le penser, a été enjolivée par la légende, et l'apparition expliquée par
ce fait qu'Hubert, sans souci des devoirs de la religion , et poussé par la passion
de la chasse, aurait osé chasser un vendredi saint, à l'heure où les fidèles priaient.
D'après un autre récit encore, toujours inspiré parle besoin de moquerie miracle,
c'était le jour de Noël. Un cerf d'une grandeur extraordinaire se leva dans la
forêt, et Hubert se jeta sur sa trace. " Arrivé à un site qui est maintenant le
lieu des guérisons , l'animal poursuivi s'arrêta, les chiens n'osèrent avancer,
et le Crucifié dont Hubert désertait le souvenir lui apparut rayonnant entre les
bois du cerf "
Hubert, suivant cet ordre du Sauveur, se rend chez " le grand
saint Lambert " ; celui-ci le catéchise, l'engage " à, se retirer des amusements
et vanitez du monde. " Juste à ce moment son épouse Floribane meurt en couches,
en mettant au jour un fils, Floribert. Hubert, après avoir pourvu à l'éducation
de ce fils, se retire à l'abbaye de Stavelol " sous la discipline de saint Remacle
; " d'après d'autres Vies, Hubert " se retira dans la grande solitude des Ardennes,
et, pour être plus familier aux Anges, il abandonna la pratique des hommes.
" Quoi qu'il en soit, et qu'il ait été moine ou ermite, au bout d'un certain nombre
d'années, un ange lui apparut et lui enjoignit d'aller à Rome. Pendant qu'il faisait
ce pèlerinage , l'évèque saint Lambert fut assassiné. " Ce que Dieu révéla au
saint pape Serge par un ange qui lui ordonna de sacrer Evêque son disciple nommé
Hubert pour remplir sa place, lequel il trouveroit le matin au pied du tombeau
de saint Pierre; et pour lui ôter tout sujet de douter de la volonté de Dieu,
l'Ange mit à son chevet le Bâton pastoral de l'Évêque martyrisé. Le pape
s'éveillant en sursaut, et voyant une Crosse d'ivoire qui se garde encore aujourd'hui
au Monastère de Saint-Hubert, ne tarda pas à se rendre dans l'église de
Saint-Pierre, où il trouva Hubert en prière...
" Hubert, avec une modestie
et une humilité qui caractérisent les saints, refuse énergiquernent cet honneur,
mais il est forcé de céder. En ce temps-là, en effet, on ne devenait évêque que
malgré soi, et parce que Dieu le voulait, et qu'il montrait sa volonté par des
miracles. C'est ainsi qu'on va voir apporter du ciel l'étole miraculeuse qui depuis
de longs siècles guérit de la rage ceux qui ont foi en saint Hubert.
Ce fut
ici que son humilité plaida sa cause d'une manière capable d'attirer les Anges
du Ciel, puisque pendant son discours ils parurent en l'air au milieu de l'église,
avec les habits pontificaux de saint Lambert pour convaincre l'assemblée de l'ordre
du Ciel et en persuader saint Hubert, lequel ne pouvant plus s'opposer à des marques
si visibles, se soumit en tremblant à celte élection si miraculeuse, et le saint
Pape se mit en devoir de lui conférer les Ordres sacrez avec les cérémonies accoutumées,
pendant lesquelles un Ange aporta du Ciel une très belle Etole, disant au saint
Evêque : Hubert, la Vierge vous envoie cette Étole, elle vous sera un signe que
vôtre prière a été exaucée, et un signe perpétuel de ce qu'elle ne défaudra jamais;
vous aurez une parfaite science de tout ce qui regarde la fonction de voire Ministère.
Cela dit, l'Ange disparut. Le Prince des Apôtres saint Pierre, voulut aussi donner
une marque singulière de la part des autres Citoyens célestes que tons les Bien-heureux
se réjouissoient de l'élévation du nouvel Evêque, comme d'une brillante lumière
sur le chandelier, lui apportant une Clef d'or pendant qu'il célébroit la Messe
de son Sacre, l'assurant que Dieu le favoriseroit d'un pouvoir spécial contre
les esprits malins et les effets de leur haine irréconciliable contre les hommes
et les autres créatures. Voilà . l'origine des merveilles que cet admirable Thaumaturge
a continué d'opérer jusqu'à présent, non seulement en préservant, mais aussi en
guérissant du mal de rage, tant les hommes que toute sorte d'animaux.
Voilà
les trois miracles qui forment le fond de la légende de saint Hubert : l'apparition
du cerf au crucifix, l'étole apportée par un ange de la part de la Vierge, la
clef d'or donnée par saint Pierre lui-même. Des autres miracles attribués à saint
Hubert pour édifier les fidèles et pour montrer la puissance du saint, il est
inutile de parler ici, car ils n'ont rien de caractéristique. Au surplus, les
miracles d'un saint lui sont rarement particuliers : les mêmes miracles sont attribués
d'ordinaire à une multitude de saints. Le nombre des miracles est assez limité,
quoiqu'ils proviennent de diverses sources, et le jour où un érudit patient compilera
un dictionnaire du merveilleux hagiographique, on verra que si les articles de
ce dictionnaire sont souvent longs, par contre ils seront peu nombreux. De ces
miracles, les uns sont une imitation des miracles de Jésus-Christ, de Moïse et
des autres personnages de la Bible ; d'autres sont sortis de l'air ambiant des
premiers siècles du christianisme et d'un état mental qui attribuait des causes
surnaturelles à tous les événements ; quelques autres enfin sont antérieurs au
christianisme : ce sont des miracles attribués aux dieux du paganisme et qui naturellement
ont été transportés aux saints, quand ceux-ci ont pris la place de ceux-là dans
le culte populaire, dans les dévotions des simples et des ignorants. Les
légendes qui étaient dans l'air se sont cristallisées autour de nouveaux
noms.
Nous laissons donc les miracles de saint Hubert qui ne sont pas caractéristiques
de sa légende comme patron des chasseurs et guérisseur de la rage, et nous achevons
son histoire sous la conduite du religieux de son abbaye. Hubert revient de Rome
et rentre dans son diocèse sans encombre malgré les embûches des meurtriers de
son prédécesseur. Il transporte de Maestrichtà Liège le corps de saint Lambert:
il y transporte en même temps le siège épiscopal et devient premier évèque de
Liège. Il mourut au retour d'un voyage en 727, à l'âge de soixante et onze ans.
Enseveli à Liège, son corps fut transporté en 825 à l'abbaye d'Andage ou Andain,
aujourd'hui Saint-Hubert d'Ardenne.