Si leur énergie de dévouement s'exalte dans une pareille lutte contre les éléments, leur force physique s'épuise bientôt, leur santé s'altère, et une vieillesse anticipée les oblige de quitter leur belle œuvre. Rarement voit-on des cheveux blancs sur le front des religieux du mont Saint-Bernard : la jeunesse seule peut résister au séjour de l'hospice. Mais, en sortant de la milice la plus active, les moines invalides ne vont pas trouver le repos ; ils font d'abord un service moins pénible dans des postes placés moins haut sur la montagne, puis ils vont parcourir, en quêtant, les villes et les campagnes de l'Italie et de la Suisse ; car, après n'avoir été riche, l'hospice ne possède plus que quelques minces revenus, et les moines, pour exercer leur sainte hospitalité, sont obligés de recourir à la charité publique.

Les religieux du mont Saint-Bernard ont pour compagnons de leurs héroïques travaux de puissants auxiliaires, qui s'associent à eux avec une intelligence merveilleuse, et qui partagent aussi leur honorable célébrité : ce sont les chiens dits du mont Saint-Bernard. Les chiens de cette noble famille, que l'on ne trouve guère ailleurs que sur les chaînes alpines du Yalais, dans la contrée des neiges, sont d'une grandeur extraordinaire; leurs membres, parfaitement proportionnés et taillés avec une vigueur peu commune, se couvrent d'un long poil rude ; leurs larges pattes paraissent avoir été disposées de manière à n'enfoncer que difficilement dans la neige ; leur physionomie est fière et sauvage, leur démarche imposante ; tout leur ensemble enfin est plein de force et de dignité ; et lorsqu'on les rencontre dans les solitudes glacées de la montagne, ils semblent en parfaite harmonie avec l'aspect grandiose des lieux. Mais la beauté morale et intellectuelle de ces magnifiques animaux est supérieure encore à leur beauté physique. On ne saurait croire avec quelle étonnante sagacité ils comprennent la mission qu'on leur donne, avec quel zèle ils aident le dévouement des moines, avec quelle sympathie profonde ils partagent leurs généreux Il n'est qu'une épithète, celle dont l'homme doit le plus s'enorgueillir, qui puisse peindre les chiens du mont Saint-Bernard : ils sont charitables comme les religieux. Dès les premières heures du jour, et après avoir été munis d'un panier où l'on renferme du vin et du pain, Us quittent l'hospice et vont explorer les abords de la montagne, pourvoir si de malheureux voyageurs ne se sont pas égarés pendant la nuit. Ils tiennent tous leurs sens, la vue, l'ouïe, l'odorat éveillés, attentifs; ils promènent leurs regards sur la blanche surface du mont, et si quelque accident de couleur, si quelque mouvement de neige les frappe, ils courent aussitôt les reconnaître ; si un murmure plaintif s'élevait l'espace, leur voix répondrait aussitôt pour annoncer une prochaine délivrance, et ils s'élanceraient dans la direction du son ; le nez élevé au vent, ils recueillent toutes les émanations que peut apporter la brise, c'est avec toute l'ardeur d'un chien de chasse qu'ils s'émeuvent aux avertissements de leur odorat. Ces moyens d'investigation les mènent-ils à quelque découverte ? c'est avec une activité passionnée et une sollicitude touchante qu'ils travaillent à secourir la victime du froid et des avalanches. Ils se sont bientôt creusé à travers les neiges une route jusqu'à elle; ils lèchent sa face et ses mains engourdies, la réchauffent du contact de leurs membres ; ils s'abaissent vers elle pour mettre a portée les provisions suspendues à leur cou ; ils l'aident, en la soulevant avec leur gueule, à se remettre debout; ils s'efforcent de l'entraîner verrs l'hospice. Si leurs tentatives sont insuffisantes, ils poussent de longs hurlements pour appeler à eux leurs compagnons ou les moines, et si les secours n'arrivent pas, après avoir pourvu autant qu'il est en eu à la sécurité de leur protégé, ils partent de toute leur vitesse pour le sommet de la montagne, et reviennent bientôt en ramenant quelques religieux à leur suite. Aux jours d'avalanches et d'ouragans, la vigilance, l'activité redoublent à l'hospice, comme les pilotes se disposent dans les ports aux approches des tempêtes; toute la communauté sort alors du couvent ; les chiens marchent à l'avant-garde, leur prodigieuse sagacité pouvant seule reconnaître les sentiers au milieu des brouillards et des tourbillons de neige; les moines, soumettant le jugement humain à l'instinct animal, suivent aveuglément ces guides : ils savent qu'ils les conduiront là où toutes les routes seront le moins dangereuses, et là surtout où il y aura des voyageurs à sauver.

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