Le chien d'Aubry

Aubry de Montdidier, jeune homme d'une famille riche et distinguée, fut attaqué par des assassins dans la foret de ▀ondi, impitoyablement massacré, puis enterré au pied d'un arbre. Son chien, dogue de forte race, qui probablement avait défendu sans succès son maître, resta pendant plusieurs jours sur son tombeau; enfin, presse par le besoin, il se rendit à Paris, chez un des amis intimes d'Aubry, et par ses hurlements lugubres, lui annonça la perte qu'il avait faite. Après avoir pris un peu de nourriture, il recommença ses cris, s'élança vers la porte en regardant si on le suivait, retourna vers l'ami, le lira par sa manche, le sollicita de la manière la plus éloquente, le pressant toujours pour qu'il suivit ses pas.

La conduite singulière de cet animal, son arrivée au domicile de son ami sans être suivi de son maître dont il était toujours le compagnon fidèle, ses hurlements sinistres, éveillèrent des soupçons et engagèrent plusieurs personnes à marcher sur les traces de ce chien.Il les conduisit dans la foret, au pied d'un arbre, et là il gratta la terre avec ses pattes , comme pour les engager a faire des recherches. On creusa en effet la terre, et on trouva le corps del'infortune Aubry. Le chien revint à la ville, où il semblait plus calme depuis plusieurs jours, lorsque par hasard il rencontra l'assassin de son maître, que tous les historiens disent avoir été le chevalier Macaire; il le saisit a la gorge,et ce ne fut qu'avec une extrême difficulté qu'on parvint a lui faire lâché prise. Toutes les fois que le chien fidèle rencontrait son adversaire, il l'attaquait avec la même furie. Un pareil acte de violence sans cesse renouvelé contre le chevalier, de la part d'un chien d'une extrême douceur avec tout le monde, sembla bien extraordinaire, surtout à ceux qui se rappelaient et l'attachement du chien pour son maître, et les nombreux témoignages de haine et d'envie que le chevalier avait manifestes contre Aubry de Monididier.

Chien de Brie
Camarade, chien de Brie, à poil de chèvre fauve argenté, àM. H. Sauret
1 er prix et prix d'honneur, Paris 1898

D'autres circonstances vinrent encore concourir à nourrir des soupçons, et l'affaire parvint même aux oreilles du roi Louis VIII. Ce prince désira voir le chien, qui fut d'une douceur parfaite jusqu'au moment où il aperçut le chevalier parmi un groupe de jeunes seigneurs, et où il s'élançasur lui et attaqua avec sa fureur ordinaire. Dans ces temps grossiers,lorsqu'il n'existait pas de preuves matérielles d'un délit ou d'un crime, on ordonnait que l'accusé et l'accusateur combattraient en champ-clos, et que le vainqueur serait réputé avoir pour lui le bon droit. Ces combats s'appelaient les jugements de Dieu, parce qu'on était persuadé que le ciel ferait plutôt un miracle que de laisser, avec Infamie, périr un innocent. Le roi, frappé de toutes les circonstances qui s'élevaient contre le chevalier, ordonna donc que l'affaire serait vidée par un combat. Le champ-clos fut préparé dans l'Île Notre-Dame, et le chevalier, armé d'un bâton, se disposa à soutenir l'attaque du chien, à qui on avait préparé un tonneau vide pour lui servir de retraite. Lorsque tout fut disposé, le chien qu'on lâcha dans l'arène, eut a peine aperçu son adversaire, qu'il s'avança sur lui, en évitant ses coups , le harcelant de toutes les manières, et se retirant toujours dans son tonneau dés qu'il se sentait pressé de trop près. Enfin, s'élançant une fois de sa retraite, il le saisit a la gorge, le renversa, et l'obligea de confesser son crime en présence du roi et de toute la cour. Le chevalier, convaincu ainsi du meurtre d'Aubry, fut, quelques jours après, décapité sur le lieu même du combat.

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