HISTOIRE

Vires acquirit eundo! Ce que Virgile a dit do la Renommée s'applique aussi bien à la Légende qui n'en est qu'une des formes, surtout à la légende hagiographique. Lorsque sur la vie et l'œuvre d'un saint on n'a qu'un document unique où tout est mis sur le même plan, il est difficile de suivre l'évolution de la croyance populaire. Mais lorsqu'on a des documents d'âges différents, on peut voir comment par des additions successives, par l'imagination féconde de la crédulité populaire, et surtout par la cristallisation des épisodes merveilleux qui voltigent dans l'air, une légende se forme, luxuriante, grandiose, puissante, autour d'un noyau petit et sans caractère distinctif ; l'arbuste original disparaît dans l'arbre dont il a reçu la greffe. C'est le cas de la légende de saint Hubert, surtout depuis qu'on a découvert une vie du saint, paraissant émaner d'un contemporain et conservée dans un manuscrit du IXe siècle. Un écrivain belge, M. Joseph Demarteau, en a pris occasion pour soumettre la légende de saint Hubert à la discussion de la critique historique, et si bon catholique qu'il soit — la façon dont il parle des miracles de la taille et du répit, et des mérites du pontife fondateur et patron de Liège, le montre suffisamment — l'histoire authentique de saint Hubert se réduit à peu de chose après l'examen qu'il a fait des textes. Nous allons en résumer le résultat et essayer ensuite de remonter plus haut que ne l'a fait l'érudit belge. « Cette oeuvre, dit M. Demarteau — il s'agit de la vie du IXe siècle, que M. Demarteau considère comme émanant d' un contemporain de saint Hubert, — ne nous apprend absolument rien de la patrie, des ancêtres, de la naissance, de la jeunesse du saint; nous y voyons seulement qu'il fut le disciple de son prédécesseur saint Lambert. Elle débute par nous raconter l'avènement d'Hubert au pontificat, puis par un éloge général de ses vertus, de sa charité ; elle nous peint les regrets qu'il éprouvait de n'avoir pu partager le glorieux trépas de son prédécesseur, puis les préliminaires de l'élévation des reliques de celui-ci, le zèle apostolique de l'évêque, les conversions qu'il opère,,, ». Ensuite, après le récit de divers miracles, viennent les événements de sa maladie, de sa mort, de ses funérailles, et, seize ans après sa mort, la translation de ses reliques. Or les miracles dont il est question ici ne sont aucunement les trois miracles caractéristiques que nous avons rapportés : ce sont des miracles d'ordre banal, comme on en rencontre si souvent dans les vies des saints : une femme qui a les mains paralysées pour avoir travaillé le dimanche est guérie par saint Hubert ; le saint fait pleuvoir par un temps de sécheresse ; il chasse le démon du corps d'une possédée ; il arrête un incendie par le signe de la croix, etc. La plupart de ces miracles sont ce qu'on peut appeler des miracles « de style », car on en raconte autant de la plupart des saints. Et quand le populaire ne réunissait pas autour d'un nom vénéré tous les miracles qu'il connaissait ou qui se présentaient à son esprit, l'hagiographe qui voulait faire honneur au saint dont il écrivait l'histoire, ne manquait pas de dépouiller à l'occasion les autres saints de leur merveilleux : la « fin » de l'édification justifiait les moyens.
Aussi l'étonnement de M. Demarteau nous étonne-t-il un peu, quand il constate le plagiat commis par cet auteur anonyme. « Qu'on juge du désappointement qui nous saisit, quand, rapprochant un jour son texte de celui d'une rédac lion antérieure de la vie de saint Arnould, évèque de Metz, je dus reconnaître qu'en de nombreux passages, le biographe du pontife liégeois avait littéralement copié celui du prélat messin- » Et il ne s'agit pas seulement d'imitation de style, d'adaptation do phrases. « Nous allons entendre attribuera saint Hubert les mêmes miracles antérieurement rapportés de saint Arnould, » Pour montrer que le second narrateur s'est rendu coupable d'un « plagiat frauduleux », M. Demarteau met en colonnes parallèles les chapitres semblables des deux Vies. Il nous explique bien que « ce procédé de calque » montre surtout le manque d'habitude d'écrire et l'inexpérience chez les biographes des saints, et que du reste ceux-ci « ne se proposaient, en retraçant d'une plume inhabile l'histoire de leurs héros, qu'un but d'édification religieuse »; le résultat de la découverte de cette vie du IXe siècle n'en est pas moins ceci ; l'histoire authentique de saint Hubert se réduit à ces simples faits qu'il a été disciple de saint Lambert, qu'il lui a succédé comme évêque, qu'il a transporté le siège épiscopal de Maestricht à Liège et qu'il est mort de maladie. Le reste est fioriture et produit de la légende.
La légende des saints sort de deux sources, l'imagination du peuple et l'amplification des biographes. Nous allons voir, par l'exemple de saint Hubert, comment d'un modeste embryon naît une création grandiose. Au IXe siècle, on ne parle ni de son origine ni de sa famille. Au XIIe siècle. les biographes racontent le petit roman que nous avons résumé. Il faut remarquer que pour les saints des époques sans histoire et dont la vie n'est transmise que par la légende, les saints ont généralement une origine ou très illustre, ou très humble, pour ne pas dire coupable (et coupable souvent jusqu'à l'inceste). Il faut à l'imagination populaire quelque chose qui la frappe, l'éblouisse et mette le saint en lumière, dès sa naissance, par un excès d'honneur ou par un excès d'indignité. Voilà donc saint Hubert anobli; on en fait le fils d'un duc d'Aquitaine. Plus tard on ajoute descendant de Pharamond, par cette tendance instinctive à l'exagération qu'on rencontre si souvent chez les gens qui écrivent, autrefois les hagiographes, aujourd'hui les journalistes. On en fait un parent de sainte Ode; on le fait comte du palais des rois mérovingiens; le nom d'Hubert étant fréquent à cette époque, une confusion de nom servit sans doute de fondation à ces récits. C'était la critique historique de l'époque, et depuis que l'histoire a la prétention d'être devenue une science, des historiens accrédités ne raisonnent souvent pas autrement quand ils reconstruisent la vie des personnages anciens ou la migration des races : on met en rapport des témoignages isolés dont on ignore les tenants et les aboutissants; le reste, le mirage, est fourni par une imagination dont l'auteur est le premier la dupe. On marie Hubert, et on lui donne pour épouse une Floribane dont le nom paraît pour la première fois « sept cents ans après le temps où elle aurait vécu »; et on la fait fille d'un comte de Louvain, « deux siècles avant qu'un comte de Louvain apparut dans l'histoire ».
Ce nom de Floribane parait formé sur celui de Floribert : La mère imaginaire est nommée d'après son fils. En effet, la Vie du IXe siècle parle, en passant, de Floribert, fils d'Hubert; mais rien de plus. Or, dans la langue de cette époque films a également, outre le sens de « fils » celui de filleul, et, quand il s'agit d'ecclésiastiques, de disciple. Or Floribert ayant succédé à saint Hubert, comme évèque de Liège, n'était vraisemblablement que son disciple et élevé, son fils spirituel.
L'histoire du voyage de saint Hubert à Rome est également sortie de la supposition qu'un aussi grand saint a dû faire le voyage de Rome. D'après M. Demarteau, il y aurait encore ici transport des gestes d'un saint à un autre. « En fait, toutefois, il est prouvé qu'ici encore on a simplement attribué à saint Hubert un épisode de l'histoire d'un apôtre son contemporain, évèque du diocèse voisin, saint Willibrord». Il faut dire à l'honneur de la théologie française qu'au siècle dernier un prêtre de l'Oratoire, le R. P. Pierre Le Biun avait démontré que la chronologie s'opposait an voyage de saint Hubert à Rome , et il ajoutait : « Cela fait voir qu'on a imaginé insensiblement toute cette histoire. Il est probable que l'on a commencé à tailler les hommes mordus par des chiens enragés, c'est-à-dire à leur faire une petite incision au front pour enfermer sous la peau et dans la chair un brin de l'étole de saint Hubert dont ce saint se servoit ordinairement et que, pour la rendre plus respectable, on a feint qu'elle avoit été apportée par un ange. Mais l'auteur de cette pieuse supercherie, étant un très mauvais chronologiste, n'a pas sçû arranger sa fiction. On ne peut douter cependant que cet usage de tailler ne soit très ancien, puisque l'Anonyme qui a écrit vers la fin du xie siècle les Miracles arrivez à la Translation du corps de saint Hubert faite en 825, parle d'un homme et d'une femme qui avoient été taillés. Il faut pourtant remarquer que Jonas, évêque d'Orléans, auteur contemporain, qui a écrit l'histoire de cette translation, ne dit rien ni de l'étole, ni de l'usage de tailler ceux qui avoient été mordus par des chiens enragés. » A l'occasion de saint Lambert, prédécesseur de saint Hubert, rappelons qu'il en existe trois têtes, une à Liège, une à Fribourg-en-Brisgau, et la troisième à Berbourg, village du grand-duché de Luxembourg. On a assuré aussi qu'il s'en trouve un morceau dans la sacristie de Saint-Pierre du Vatican à Rome. Chacune de ces églises prétend avoir la bonne tête du saint. Un jésuite, le P. Goffinet, qui a étudié cette question sans pouvoir l'éclaircir, termine par cette conclusion qui rappelle la parabole des trois anneaux : « Bien que les trois chefs, dits de saint Lambert, soient à n'en pas douter des reliques de saints, dignes par conséquent des honneurs qu'on leur rend, on obtiendrait sans contredit un plus haut degré de certitude, si chacune des trois églises précitées consentait à échanger avec les deux autres une parcelle convenable de son pieux trésor. Chaque relique principale serait alors accompagnée de deux reliques moindres. -De cette façon, chacune des trois églises garderait sa conviction particulière, et se rendrait témoignage non seulement d'avoir acquis toutes les garanties possibles, mais aussi de les avoir procurées à ses deux sœurs, dévouées comme elles au culte de saint Lambert. »

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