LE MYTHE

Mais la Vie du IX siècle contient des indices importants pour l'histoire et le mythe ; c'est quand elle parle du zèle apostolique de saint Hubert, des conversions qu'il opère, des superstitions qu'il détruit dans l'Ardenne, la Toxandrie et le Brabant, surtout dans l'Ardenne. Cette région forestière, dont le nom, d'origine probablement celtique, parait signifier « le haut pays » était, par la nature même, peu accessible ; les relations avec le dehors étaient plus difficiles et plus rares que dans les pays voisins de plaines. Les forêts ont toujours été des lieux consacrés par la piété des époques primitives. « L'effroi qu'inspire l'ombre de ces vieilles futaies, écrivait Sénèque, fait naître la foi à la divinité. » Les forêts furent peut-être les premiers temples ; en tout cas, le culte des arbres et des génies des forêts fut un des plus vivaces et des plus tenaces : les prescriptions des conciles et les croyances populaires de notre temps le montrent assez. L'Ardenne païenne apparaît divinisée à l'époque romaine, de même aussi que la montagne des Vosges; des inscriptions témoignent de cette personnification de Diane dans l'Ardenne. Plus tard et malgré de nombreux défrichements, les solitudes de la forêt, d'Ardenne restèrent en dehors du mouvement d'idées que créait la vie urbaine, et, à l'époque tardive où paraît saint Hubert, une grande partie de la région était encore païenne, ou peu s'en faut. Le mérite du saint dans l'histoire est du reste de l'avoir convertie. Et pendant tout le moyen âge, l'Ardenne resta, dans les récits de nos trouvères, un pays étrange et d'accès redoutable.
Nous employons aujourd'hui les mots ayens, paganisme, sans nous rendre bien compte de leur sens, et nous commettons un grossier anachronisme quand nous les transportons dans l'antiquité. Le mot paraît dans l'histoire quand la révolution chrétienne est victorieuse, qu'elle a pour elle la majorité de la population des villes et les classes élevées de la société, tandis que les habitants de la campagne, du pagus, en retard sur le mouvement des idées, tiennent encore aux vieux dieux, au vieux culte, aux vieilles pratiques. Le paganisme est la croyance des pagani, et les pagani (c'est l'origine de notre mot français payens}, ce sont littéralement ce qu'on appellerait aujourd'hui « les ruraux. » C'est surtout l'Ardenne qui fut le théâtre de l'activité apostolique du saint, et c'est peut-être pour y combattre le paganisme de plus près qu'il transporta le siège épiscopal à Liège, lieu inconnu jusque-là, et où l'on ne trouve aucune trace gallo-romaine. L'immense forêt d'Ardenne, qui formait comme une province, était un grand pays de chasse ; elle est restée jusque dans le moyen âge. Qui dit pays de chasse dit pays de légendes ; et, si petite qu'elle soit en proportion de l'Ardenne, notre forêt de Fontainebleau n'a-t-elle pas eu jusque dans ces derniers siècles son « Grand-Veneur » fantastique, qui apparaissait encore au temps d'Henri IV ? La religion naturiste des païens de l'Ardenne, peuple chasseur, devait donner une grande place aux divinités de la chasse, à des pratiques, à des dévotions particulières. On a déjà remarqué que le culte de Diane s'est conservé fort tard, et M. Beugnot ajoute que « cette divinité paraît avoir été la dernière dont le nom fut prononcé dans l'Occident ». Cela s'explique par le fait que son culte était moins un culte de ville qu'un culte de campagne et de foret. Le nom de Diane s'est même étendu à un dieu masculin que nous fait connaître une vie de saint : daeumonïum quod rustici Dianum vocant ". En effet, il a dû y avoir fusion du culte gallo-romain de Diane avec celui des dieux apportés par les Francs des forêts de la Germanie. Les écrivains chrétiens parlent, naturellement avec haine et mépris, des dianatici) prêtres ou ermites de Diane qui paraissent avoir été , des sortes de « flagellants », exerçant sur eux-mêmes des mortifications sanglantes qu'ils croyaient agréables à leur divinité. Les sorties violentes des écrivains chrétiens, les mesures de proscription prises par l'autorité civile devenue chrétienne, montrent la persistance avec laquelle ce culte et ses pratiques, à nous inconnues, se perpétuèrent dans les campagnes, et cela sous le règne des premiers successeurs de Charlemagne. Il semble même, par un capitulaire de Louis le Débonnaire, que les réunions nocturnes en l'honneur de Diane aient été le prototype du sabbat du moyen âge. Quel était le dieu indigène de l'Ardenne au temps de saint Hubert ? Était-ce Diane ou Dianus ? quel était son culte? quels étaient les rites et les usages de ce culte? Il est difficile de le dire d'une façon précise, car le biographe de saint Hubert se borne à une phrase banale sur les idoles détruites par le saint. Mais comme cette région était depuis longtemps germanisée, et que le culte local a été transporté à un saint et non à une sainte, on peut présumer que ce dernier élait masculin, probablement le Wodan (Odin) de la mythologie germanique. La mythologie préhistorique est un monde si vaporeux que nous n'osons guère nous laisser attirer par ses fantômes ; pourtant on ne peut s'empêcher de trouver un fonds semblable dans de nombreuses légendes allemandes qui expliquent l'origine de la « chasse sauvage » ou « fantastique. » La « chasse sauvage, » c'est le tourbillon qui passe à l'horizon ou au-dessus de nos têtes avec des bruits étranges : on l'attribue à un être surnaturel qui chasse avec sa meute dans les nuées. Ce « chasseur noir » est maudit : et il doit chasser de toute éternité en punition de quelque crime ; suivant certaines légendes, c'est pour avoir chassé un jour de grande fête, ou le dimanche à l'heure de l'office ; suivant d'autres, c'est pour s'être obstiné a chasser un cerf qui portait un crucifix entre ses bois et qui était le Christ. « Et le Christ dit au comte : Maintenant tu chasseras jusqu'au jugement dernier. C'est ce qui est arrivé, et voilà l'origine du chasseur sauvage. » II est aisé de voir que la légende païenne a subi l'influence de la légende chrétienne, que celle-ci soit venue de saint Eustache ou de saint Hubert1. Les mythologues allemands identifient le chasseur sauvage de leur légende au dieu Wodan (Odin) de leurs ancêtres, et l'un semble en effet parent de l'autre. On peut donc conclure à l'existence d'un dieu germain qui mène sa meute dans l'atmosphère et dans les profondeurs des forêts ? et dont les pays de chasse et les chasseurs invoquaient naturellement la protection plus que toute autre. C'est un souvenir instinctif de ce culte qui, en quelques endroits, a fait donner à « la chasse fantastique » le nom de « chasse de saint Hubert ». Saint Hubert remonlait ainsi au ciel, d'où il. était descendu. En effet, « chasse Saint-Hubert » est un des nombreux noms qu'on, donne en France au tourbillon farouche de la nuit que les Allemands appellent la « chasse sauvage » et qui paraît bien en effet être le bruit d'un chasseur surnaturel passant dans les airs avec une meute invisible. Le nom de saint Hubert s'est trouvé appliqué à cette chasse en sa qualité de patron des chasseurs et, par suite, de chasseur par excellence. Puis, par une autre conséquence, on a identifié saint Hubert avec le chasseur sauvage et damné, et, au moins dans les environs de Châtaudun (Eure-et-Loir), on raconte que saint Hubert est condamné à chasser jusqu'au jugement dernier, pour s'être trop adonné à la chasse dans sa vie. Une autre légende, belge celle-là, a un caractère plus, chrétien. « Si l'on en croit une vieille légende, c'est grâce à l'intervention miraculeuse de saint Hubert que la sécurité la plus parfaite a toujours régné dans les environs de Tervueren (localité où le saint est mort). Un meurtre allait s'y commettre un malheureux voyageur était au moment d'y périr sous les coups d'un assassin, lorsqu'une formidable sonnerie de trompe se fit entendre et le patron des chasseurs apparut, à cheval, accompagné de sa meute. Le brigand terrifié s'enfuit et renonça à la vie coupable qu'il menait, et, depuis lors, aucun crime ne souilla plus la forêt qui semblait protégée tout spécialement par saint Hubert. » Ici la chasse et le chasseur sont descendus du ciel sur la terre. Ce serait une grande erreur de croire que tout a recommencé avec le moyen âge ; à bien des égards celui-ci n'est que la continuation des époques antérieures. Cela est surtout vrai au point de vue de la religion. Nous ne parlons pas de la religion qui se définissait clans les conciles, qui se prêchait dans la chaire chrétienne; nous parlons de la religion du peuple, décès milles rites, pratiques, usages, croyances particulières que l'Eglise a essayé en vain de déraciner, qu'elle combattus par ses prédications, condamnés les anathèmes conciles, et qui pourtant se sont conservés soit en dehors l'Église, soit dans l'Eglise même, couvrant du nom d'un saint, prenant une étiquette nouvelle. La dévotion païenne était ainsi devenue chrétienne (par exemple, fontaines consacrées aux saints, etc., etc.).L'Église tacitement mis pratique cette grande maxime politique, dont politiciens paraissent si rarement se douter, qu'on ne détruit ce qu'on remplace. Dans cette grande évolution mentale, on n'a pas cessé croire aux légendes racontées autrefois des dieux, car le moule pensée humaine était transformé l'avènement d'une nouvelle religion, et le surnaturel gardait même empire, sur la plupart du moins; ces légendes, comme des âmes errantes à la recherche de corps, se sont souvent personnifiées dans ceux qui avaient tué les dieux, dans les saints ou dans les missionnaires des premiers temps. Leur activité avait laissé des traces profondes dans l'esprit des populations; et la conscience encore obscure et mythologique des néophytes mêlait à l'image des saints l'image des anciens dieux, si bien que l'une se superposait à l'autre. « Faisons-le César! » dit le peuple de Shakespeare, en acclamant Brutus... Saint Hubert, apôtre de l'Ardenne, prend la place de "Wodan, il devient le patron de l'Ardenne, le patron des chasseurs. L'histoire l'a connu évêque et missionnaire; la légende le fait chasseur. L'auteur anonyme de l'histoire des Miracles de Saint Hubert (écrite entre 1087 et 1106), mentionne le premier le saint avec ce caractère et recevant comme un dieu chrétien de la chasse les offrandes des chasseurs : « C'était depuis longtemps, dit-il, l'usage des grands de l'Ardenne entière d'offrir au bienheureux Hubert, et les prémices de la chasse de chaque année et la dîme de toute espèce de gibier ; la raison en était que le saint, avant de déposer l'habit séculier pour embrasser un état plus parfait, aurait été grand amateur de vénerie. De l'Ardenne cet usage passa aux nobles des pays voisins, lesquels le gardèrent avec le même respect. » Du moment que saint Hubert est le patron des chasseurs, il les protège contre les dangers de leur vie, et quel danger plus grand que celui de la rage peuvent-ils courir, eux et leurs chiens? Et le dieu païen que saint Hubert a remplacé et continué ne devait-il pas déjà être invoqué contre la rage, comme Artémis (Diane) l'était chez les Grecs? Le premier exemple de rage guérie par saint Hubert est rapporté par l'auteur des Miracles; il vaut la peine d'être rapporté après lui : Le hameau de Luisceie est assez proche du monastère : un procureur de cette localité fut mordu par un loup enragé : se sentant en danger de mort, il eut recours au saint, et, pour s'assurer plus certainement sa protection, fit voeu de lui donner [c'est-à-dire de donner au monastère] le cheval dont il usait dans ses courses. Dans ce lieu se trouve, en effet, un remède absolument efficace contre cette horrible maladie, pourvu que le malade ait une foi véritable et observe les conditions prescrites pour recouvrer la santé. Un fil d'or de l'étole très sacrée fut donc, suivant l'usage, inséré dans le front du blessé et, ayant reçu l'indication des prescriptions à suivre il retourna chez lui. A mesure que le temps s'écoulait, il avait moins de crainte et il était plus sûr de guérir; il ne voulait plus exécuter son vœu ; il prétendait même n'en avoir pas fait. Un jour pourtant, il se trouva avoir à passer par le monastère. Il attache son cheval à quelque distance et va prier devant la porte de l'église, Sa prière faite, il voit avec étonnernent son cheval à côté de lui. Il le monte et veut partir, mais le cheval ne bouge. Les passants s'assemblent et se moquent de lui ; mais plus il excite son cheval, plus celui-ci s'attache à l'église. Sacristains et moines arrivent et sont témoins du même spectacle. On comprend qu'il en va ainsi parce que le vœu n'a pas été tenu. Instruit par ce miracle, le procureur laisse son cheval au monastère et s'en retourne à pied.

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