LE MIRACLE DU CERF

Le peuple, et, d'une façon générale, les hommes, éprouvent un tel besoin de motiver les événements, d'attribuer à tout usage une cause visible et en quoique sorte tangible, qu'il éclôt do tout temps ce qu'on peut appeler des « histoires pour expliquer ». Puis plus tard, des historiens et des mythologues naïfs voient dans l'historiette l'origine du fait ou de l'usage ; niais l'historiette est elï'et, et non cause. Tel est le rôle que joue l'apparition du cerf dans la légende de saint Hubert ; M. Demarteau n'a pu s'empêcher do le remarquer : « Loin donc que l'histoire de l'apparition du cerf ait valu à saint Hubert l'honneur de devenir le patron des chasseurs, et le grand secours des rnal- heureux menacés d'hydrophobie, cette histoire est pluîôt une fleur poétique issue de ces vieilles dévotions. » Ce n'est que dans la seconde moitié du xv" siècle que lo miracle du cerf crucifère s'introduit dans la légende de saint Hubert. « A la fin du xiv" siècle, Jean d'Outre-Meuse, le mieux fourni de noscolloctionneursdelégondcs, n'en connaissait pas le premier mot. Avant lui, au xiu° siècle, Gilles d'Orval, son devancier, n'en savait pas davantage; rien n'en avait été soupçonné dans les siècles antérieurs ; les plus anciennes images du saint se contentent de nous le représenter on pontife. » Cherchons les antécédents de ce miracle. Au xn° siècle Jean de Matha, dont l'Église a fait un saint et qui fut le fondateur de l'ordre des Trinitaires, s'était retiré dans une foret du pays de Meaux avec son ami Félix de Valois. Souvent, comme ils étaient assis près d'une source, à discourir des choses divines, ils voyaient un cerf d'une blancheur éclatante venir les considérer et boire devant eux à la source. Un jour le cerf, en relevant la tête, leur montra une croix lumineuse aux couleurs bleue et rouge encadrée dans ses bois, et l'apparition se renouvela chaque fois à la rencontre du cerf. Ils comprirent que c'était un signe de Dieu et ils partirent pour Rome1. Là Jean de Matha fonda l'ordre de la Sainte-Trinité et les nouveaux religieux portèrent la robe blanche avec une croix rouge et bleue sur la poitrine, en souvenir de l'apparition du cerf, veut une légende . Mais ici évidemment la légende encore est venue, après coup, expliquer un fait, l'origine de la croix rouge et bleue sur le costume des Trinitaires. Puis Jean de Matha fonda un couvent au lieu de l'apparition à Cerfroid, cervus frïgidus, ainsi nommé du cerf miraculeux qui venait se rafraîchir àla source' ! Le calembour naïf sur ce nom de lieu — c'est ce que les linguistes appellent une « étymologie populaire » — est peut-être ce qui a fait attribuer à Jean de Matha et à Félix de Valois le miracle du cerf au crucifix. Remontons plus haut encore. Au vnf siècle vivait, au couvent de Saint-Sabas à Jérusalem, un écrivain ecclésiastique grec, saint Jean de Damas (ou Damascène). Parmi ses ouvrages, se trouve un traité « sur le culte des images ». Pour justifier ce culte, et surtout la vénération dont le crucifix est l'objet, l'écrivain «roc rapporte un miracle dont a été témoin Placidas. Placîdas était un officier païen du u" siècle, honnête et bienfaisant; il avait trop de vertu pour n'être pas chrétien ; et Dieu fit un miracle pour le retirer de l'erreur. Un jour que, suivant sa coutume, Placidas était parti avec une brillante escorte pour chasser dans les montagnes, il fit soudain rencontre d'un troupeau de cerfs qui paissaient; disposant aussitôt sa troupe, comme il est d'usage, il se mit en devoir de les poursuivre. Déjà tous ses gens n'étaient ptus occupés que du soin de leur donner lâchasse quand un de ces animaux, d'une taille extraordinaire et d'une beauté remarquable, se détacha do la bande, pour gagner à l'écart des lieux plus escarpés. Placidas s'aperçut de cette fuite et, brûlant du désir de s'emparer du fugitif, abandonna, lui aussi, ses compagnons, pour se précipiter à la poursuite de Fanimal, suivi seulement de quelques uns de ses veneurs. Vaincus par la fatigue, ceux-ci durent s'arrèfer tour à tour. Placidas seul . s'obstina dans sa chasse et grâce à la Providence, ni son coursier ne iïéchit sous la fatigue, ni lui-même ne se laissa arrêter par les difficultés du chemin. Dans cette poursuite ardente, il finit par se trouver isolé de ses compagnons ; le cerf alors, gagnant le sommet d'un rocher, s'y arrêta immobile. Arrivé devant cet obstacle, Placidas s'arrêta de même, cherchant des yeux autour de lui un chemin pour arriver à s'emparer de l'animal. Mais le Dieu de sagesse et de miséricorde, qui sait faire aboutir toute voie au salut de l'homme, donnait lui-même la chasse au chasseur. Tandis que Placidas restait là, debout, considérant le cerf, admirant son port majestueux, et ne trouvant nul moyen de s'en rendre maître, le Seigneur qui avait accordé jadis la parole à l'ànesse de Balaam pour reprocher sa folie au prophète, le Seigneur fit apparaître entre les bois du cerf une image de la sainte Croix, resplendissant d'un éclat plus brillant que celui du soleil, et, au milieu, le visage sacré de Jésus-Christ, Prêtant au cerf une voix humaine, il interpella Placidas : « 0 Placidas, dit-il, pourquoi me poursuis-tu de lu sorte ? Voici que pour t'offrir ma grâce, j'arrive et me révèle à toi par cet animal. Je suis le Christ que, sans l'avoir pu connaître jusqu'à cette heure, tu sers en faisant le bien. Mais les aumônes que tu prodigues aux indigents sont arrivées jusqu'à moi; et je viens en retour me montrer à toi, te poursuivre, ô chasseur, et te saisir dans les rets de ma miséricorde. Car il n'est pas juste que celui que j'aime pour ses bonnes œuvres, reste attaché au culte immonde de Satan, à des idoles sans vie et sans cœur. Me voici donc, tel que j'ai apparu ici-bas pour sauver le genre humain '. y> Placidas se prosterne en s'écriant : « Je crois ! — Si tu crois, reprend le Seigneur, regagne la cité la plus proche, va trouver le pontife chrétien et sollicite de lui la grâce du baptême. » Placidas obéit à cet ordre, se fait baptiser avec sa femme et ses enfants, prend au baptême le nom d'Eus-tache — c'est désormais saint Eustache — et reçoit le martyre sous l'empereur Adrien. Naturellement, ce miracle fît dès lors partie de la légende de saint Euslache. Comment expliquer le miracle du cerf crucifère que rapporte saint Jean Damascène? Pour nous, il paraît sortir d'un mélange du symbolisme chrétien avec des traditions populaires. Le cerf était un des types les plus aimés du symbolisme des premiers chrétiens. Il était regardé comme le symbole de Jésus-Christ, des apôtres, des saints. La rapidité de sa course représentait la crainte et la fuite de l'âme chrétienne à l'approche du danger. Comme le cerf passait pour être l'ennemi dos serpents, c'était l'image du Christ qui écrase la tête du démon sous la forme de sez'pent ; le cerf se désaltérant à une source était l'image de l'âme altérée soupirant après le baptême, etc.1. « Le cerf est l'emblème de Jésus-Christ, » avait dit saint Eucher, deux siècles auparavant, cervus Christi, à propos du sens ana-gogique de divers textes des saintes Écritures (de formula spïri-tuali). « Le cerf de l'amitié, ajoute-t-il ailleurs, c'est encore le Christ, ce maître de toute dilection et de charité. » (De qusest. difj'. Vêt. Test.} Combien de réminiscences de ce même rapport mystique entre le cerf et Jésus-Christ, ne trouve-t-on pas dans diverses légendes ! Il n'est pas rare d'y voit' des transformations merveilleuses de Jésus-Christ en cerf courant, el des cerfs qui reçoivent tout à coup la faculté de la parole. C'est ainsi, par exemple, qu'un cerf d'une taille extraordinaire, lancé par saint Julien, se retourna subitement, reprocha au jeune chasseur son acharnement à le poursuivre, il lui prédit qu'un jour viendrait où il ferait périr son père et sa mère. (Legenda Aurea, cap. x)ïï. Le cerf joue aussi un. grand rôle dans les légendes des saints du moyen âge. « Cet animal, dit M. Alfred Maury, était regardé comme étant doué d'une certaine vertu prophétique, et dans maintes et maintes circonstances, nous le voyous indiquer l'existence de reliques demeurées ensevelies dans un lieu inconnu, révéler la présence de certains objets que les hommes s'étaient efforcés vainement de découvrir, ou amener un païen, un pécheur, en quelque occurrence qui devait déterminer sa conversion'. » Les croyances populaires parlent d'animaux fantastiques, « fées » ou « sorciers, » comme on les appelle, que les chasseurs poursuivent toujours vainement, sans jamais pouvoir les atteindre. On se rappelle la fable de La Fontaine, Le jardinier et son seigneur. Il s'agit d'un lièvre : Ce maudit animal vient prendre sa goulée Soir et malin, dit-il, et du piège se rit; Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit; Jl est sorcier, je crois.... Ainsi, en Bretagne, on croit à l'existence de la biche blanche de sainte Nennpch : les balles ne peuvent la toucher, ni les chiens l'atteindre. Dans le Lai de Guigemar (par Marie de France) Guigemar blesse, sans le savoir, une fée métamorphosée en biche. Il y a en Allemagne des légendes analogues. De même que les hommes, il y a nombre d'animaux qui « reviennent, » et la liste serait longue des animaux fantastiques qui, à la tombée de la nuit, courent les champs et les bois. Le cerf, dans l'antiquité, était l'animal d'Artémis-Diane; nous aurions pensé trouver quelque histoire analogue aux nôtres, mais bien peu ont survécu des légendes de l'antiquité. Ce que nous trouvons de plus approchant, c'est l'histoire de Saronqui tombe dans la mer et se noie en poursuivant un cerf, dans le voisinage d'un temple d'Ar ternis. Peut-être conviendrait-il de citer ici labiche de Sertorius; c'est tout le contraire d'un animal fantastique, mais la crédulité qui la faisait prendre pour un animal sacré, messager et représentant de la divinité, montre quelle place les animaux tenaient dans les croyances populaires. Sertorius, en Espagne, avait apprivoisé unejeune biche blanche, au point qu'elle le suivait partout sans la moindre crainte. « Jl en vint peu à peu à la diviniser, pour ainsi dire, raconte Plu-tarque-, il débita que celte biche était un présent de Diane, • et, connaissant l'empire delà superstition sur les Barbares, il leur fit accroire que cet animal lui découvrait bien des choses cachées. » On peut lire dans Plularque1 les amusants artifices par lesquels Serlorius corrobora cette croyance chez les Espagnols et les faux miracles où le genl.il animal joua un rôle. Quoiqu'il en soit de notre explication, le souvenir du miracle a traversé les siècles, et c'est saint .Eustache qui en a eu le premier l'honneur. 11 ne l'a pas perdu pour l'avoir partage avec saint Hubert. A Vulturella, en Italie, le pèlerin va encore prier saint Eustache sur la roche escarpée sur le sommet de laquelle le cerf parut avec le crucifix. Et tandis que dans les plus anciennes statues saint Hubert est ligure en évêque sans le cerf, le cerf paraît toujours dans les anciennes imag-os de saint Eustache, M. Demarleau pense qu'une coïncidence de (laies a aidé à la confusion des deux légendes. « Ce qui achève d'expliquer la confusion de la conversion de l'officier païen avec celle que l'on prête à saint Hubert, c'est que dans notre pays — les vieux calendriers de Stavelot et de Tournai en font foi, comme ceux d'Angleterre, les martyrologes d'Usuard, d'Âdon, et nos plus anciens bréviaires, — la fête do sain tKustache se célébra longtemps le 1er, le 2, le 4 ou le 3 novembre, à la même date que celle de saint Hubert. » Dans l'iconographie chrétienne, le cerf crucifère est l'attribut de quatre saints, saint Eustache2, saint Jean de Malha, saint Félix de Valois, et saint Hubert d'Àrdenne3. 1. Vie de Sertorius, ch. xn et xxn. 2. Sujet traité par Albeit Durer. Notons au passage qu'à l'église Saint-Eustache, à Paris, une tête de cerf portant un crucifix est sculptée sur le fronton de l'extrémité méridionale du transept, et que l'apparition du cerf à saint Eustacbe est représentée sur un vitrail du xvne siècle. 3. Sujet traité encore tout récemment par Paul Bauclry pour décorer une salle du château de Chantilly.

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