Religieux et chiens se mettent également à l'œuvre; les efforts se combinent, se dirigent admirablement vers le même but; un sentiment commun, le désir de secourir un homme en danger, fait seul ce concert étrange, ce merveilleux concours. Pour que l'identité soit complète entre ces deux classes d'hospitaliers du mont Saint-Bernard, c'est aussi au péril de leur vie que les chiens accomplissent leur mission, et leur dévouement est aussi un sacrifice. Malgré leur vigueur, leur intelligence et leur courage, ils succombent quelquefois à la tâche, emportés dans les précipices par les tourbillons ou ensevelis sous des monceaux de neige : il n'est guère d'hiver où quelqu'une des cabanes de l'hospice ne demeure vide. La campagne de 1819 a été surtout fatale à ces intrépides pilotes de la montagne ; ils tombèrent presque tous sur le champ d'honneur, ou moururent accablés par les fatigues extrêmes qu'ils avaient essuyées. La renommée, si souvent muette pour les vertus, n'a pas du moins manqué aux chiens de l'hospice du mont Saint-Bernard. Leurs louanges, proclamées par des milliers de voyageurs qui éprouvent annuellement leur dévouement, retentissent depuis longtemps dans toute l'Europe : ils ont une place d'honneur dans toutes les descriptions des Alpes, et les poètes les ont souvent choisis pour objet de leurs chants. Delille leur a payé la dette de l'humanité dans les vers suivants :

Vous, donc, soyez bénis, animaux courageux Que nourrit Saint-Bernard sur son front orageux ; Vous qui, sous les frimas qu'un long hiver entasse, Des voyageurs perdus courez chercher la trace ! L'homme accourt à vos cris, il enlève ces corps, Dont un froid homicide engourdit les ressorts. Salut, des malheureux charitables hospices ! Et vous, nobles chasseurs, à leurs malheurs propices, Ayez part à mes chants.
Trop soumise à ses lois, Votre race aide l'homme à dépeupler les bois : Votre instinct dépravé seconde sa furie : Elle donne la mort, vous conservez la vie. On cite de nombreux exemples de personnes qui durent la vie à ces bienfaisants animaux. Nous nous contenterons de rapporter les deux anecdotes suivantes. Un des chiens du mont Saint-Bernard, en faisant sa ronde, rencontra un petit garçon, âgé de six ans environ, dont la mère était tombée dans un abîme, sans qu'il fût possible de la retrouver. Saisi par la vivacité du froid, épuisé de faim, de douleur et de fatigue, ce pauvre innocent était couché au milieu de la neige et poussait des gémissements plaintifs, Le chien accourt vers lui, et, levant la tête, il lui montre les provisions qu'il porte à son cou. Ne comprenant rien à la nature de cette offre, l'enfant tressaille de frayeur et fait un mouvement pour se retirer. L'animal, afin de l'enhardir, lève doucement la patte, il la pose ensuite, bien plus doucement encore, sur ses petits pieds, et lui lèche les mains engourdies par le froid. Rassuré par ces démonstrations amicales et pacifiques, l'enfant fait un effort pour se relever; mais ses jambes, ses bras, tout son corps est si glacé, si raide, qu'il ne peut marcher. Compatissant à sa faiblesse, le bon animal s'approche tout près de lui, et, par un signe expressif, lui fait entendre de se mettre sur son dos. L'enfant s'y place, en effet, le mieux qu'il lui est possible, et s'y tient courbé en deux. Le chien le porte ainsi avec grande précaution jusqu'à l'hospice, où l'on ne manqua point de lui donner tout ce qui était nécessaire pour le réchauffer. Ce trait produisit une vive sensation dans tous les cantons d'alentour, Un riche particulier se chargea du petit orphelin, et fit même peindre cette touchante aventure par un habile artiste de Berne. Ce tableau fut ensuite placé dans le couvent où le chien hospitalier faisait le service. Le chevalier Gaspard de Brandenberg fut enseveli avec son domestique sous une avalanche, comme ils traversaient le mont Saint-Gothard dans le voisinage d'Airolo. Le chien qui les accompagnait, et qui avait échappé à cet accident, ne quitta pas les lieux où il avait perdu son maître. Heureusement, l'endroit n'était pas éloigné d'un couvent. Le fidèle animal gratta la neige et hurla longtemps de toutes ses forces; mais il courut au couvent à plusieurs reprises et revint autant de fois sur ses pas. Les gens de la maison, étonnés de cette persévérance, le suivirent le lendemain matin; il les mena directement à l'endroit où il avait gratté la neige, et le chevalier et son domestique furent retirés sains et saufs de dessous l'avalanche, après y avoir resté pendant l'espace de trente-six heures. Ils avaient entendu très-distinctement les aboiements et les hurlements de ce chien, ainsi que toute la conversation de leurs libérateurs. Sensible à l'attachement de l'animal auquel il devait la vie, le chevalier Gaspard ordonna, à sa mort, qu'il serait représenté sur sa tombe avec son chien. On montre encore aujourd'hui, à Zug, dans l'église de Saint-Oswald, la tombe et le portrait de ce magistrat, représenté avec un chien à ses pieds. Cet animal était de la race des chiens du mont Saint-Bernard. Puisque nous avons tant fait que de parler du mont Saint-Bernard , rappelons que, le 17 mai 1800, une armée française, composée de trente-cinq mille hommes, eut l'audace d'en tenter le passage, malgré les immenses difficultés de la route, et qu'elle réussit. Au milieu de cette multitude de soldats qui gravissaient à la file au son du tambour et de la musique militaire, on remarquait un homme de petite taille, vêtu d'une redingote grise, armé d'une cravache, et dont toute la contenance annonçait un calme et un sang-froid qu'on aurait pu prendre pour de l'indifférence, si ce n'est que de temps à autre il jetait un regard rapide sur la Jigne des soldats, et calculait d'un coup d'œil les progrès de la marche. Cet homme, c'était Bonaparte, le vainqueur de l'Italie, le conquérant de l'Égypte, qui allait jouer ses destinées et celles de la France dans la plaine de Marengo. A plusieurs siècles d'intervalle, deux grands capitaines ont osé franchir le mont Saint-Bernard. Annibal y perdit la moitié de son armée, et Napoléon n'eut à regretter que dix hommes de la sienne.

Fin